PROLOGUE
'trouve jamais rien dans cette armoire à pharmacie. Faut toujours qu'elle laisse les boîtes ouvertes, jamais rien ranger... j'te jure, les bonnes femmes, pas une pour rattrapper l'autre... m'faire ermite, ou pédé, p'têtre que comme ça j'trouv'rais mes somnifères à la place de m'taper des nuits blanches...
VERSET 1
Bien dormi ?
Oh oui, j't'ai maudit toute la nuit, t'avais encore foutu les GARDENAL dans ta trousse de maquillage... merci pour les cauchemards et les sueurs froides. J'ai dû dormir deux heures,
'toute façon, tu peux pas bouffer au GARDENAL toute ta vie, et puis les trucs que tu vois dans tes cauchemards, c'est pas normal. Moi, j'te dis, t'as quelque chose qui tourne pas rond pour l'instant, faut qu'tu consultes. Un psy, un neurologue, un rebouteux, tout ce que tu veux, mais tu peux pas rester comme ça. En plus tes médocs, ça coûte un os, tu nous ruinais moins quand tu t'endormais au PASTIS...
Le PASTIS ça me donnait la gueule de bois, et puis, ça m'faisait pas dormir toute la nuit. Et tu me gaves avec tes histoires de psy, j'suis ni fou ni demeuré, arrête de te croire au boulot quand t'es à la maison, et garde tes conseils... j'suis pas ton fils...
Mouais, n'empèche que fou ou pas, j'veux pas un matin ne pas m'réveiller, parce que je serai morte, dans une mare de sang, vidée de mes viscères, parce que t'auras pris un de tes cauchemards pour la réalité, ou la réalité pour un de tes cauchemards... moi, si tu consultes pas, c'est chambre à part. De toute façon, pour ce qu'tu dors pour l'instant, ça changera pas grand chose. J'vais bosser... fais au moins semblant de penser à ce que je t'ai dit... Y'a de très bon psys là où je bosse...
C'est ça, pour que je devienne l'attraction de tes collègues, et qu'on vienne souper à la maison entre collègues juste pour voir le malade de près... cours j'te dis !
VERSET 2
Le corps humain est comme une terre glaise qui ne demande qu'à être remodelée au gré de tes fantaisies, de tes envies, de tes perversions... rejoins-nous, ouvre la porte, élève-toi, tu en as le droit...
Mhm, et vous entendez simplement cette voix, ou s'accompagne-t-elle d'images, de flashs ?
Ca dépend des nuits, d'habitude elle me réveille. Je crois que je vois des choses, y'a du sang, j'ai même parfois l'impression que je sens une odeur. Ca me rappelle quand j'allais voir mon père à l'abatoir. Les premières fois, j'en ai gerbé, puis après trois fois, on ne sent plus rien. Mon père disait même que quand on baignait dedans toute la journée, c'était dehors, quand on sortait, que tout avait une drôle d'odeur.
Les cauchemards sont un phénomène fréquent, on n'interne pas les gens pour ça, même si les cauchemards reflètent des images de crime ou de perversion. Ce qui me gène et m'interpelle chez vous, c'est que vous prétendez entendre ces voix le jour aussi, en parfait état d'éveil. Et que je ne décelle chez vous aucun signe de psychose ni de schizophrénie. Je vous propose une semaine d'observation dans ma clinique privée, mon équipe examinera vos nuits, et vos jours aussi. Qu'en pensez-vous ?
VERSET 3
Je suis à l'étranger pour une semaine, besoin de me resourcer. Désolé de te l'annoncer ainsi, mais faut que j'fasse le point. Mon portable est sur la table de la cuisine, et là où je vais, y'a pas de téléphone.
Connard ! Un post-it sur le frigo. T'as vraiment des couilles que dans tes cauchemards...
VERSET 4
Je vous explique comment ça va fonctionner. Quelques électrodes sont placées sur le sommet de votre crâne, pour enregistrer votre activité cérébrale. On va essayer d'enregistrer une nuit ''calme'' pour la première expérience. Expliquez à mon équipe tout ce qu'elle doit savoir pour que vous passiez une bonne nuit. Faut-il ouvrir la fenêtre ? Un oreiller ou deux ? Noir absolu ou veilleuse ? Silence ou musique pour vous bercer... je vous ai prévu du GARDENAL pour cette première nuit, si ce médicament fait partie de vos habitudes, prenez-en. Demain l'expérience sera différente, nous ferons sans GARDENAL...
Mouais, j'me d'mande toujours ce que je fous là... tout ça pour une histoire de chambre à part et de collègues de travail. Bref...
VERSET 5
Vous avez bien dormi ?
Je veux, oui ! J'ai pris la dose, trois GARDENAL. J'ai plus dormi comme ça depuis des plombes. B'en voilà docteur, merci pour les bons soins, je suis guéri. Me taper 300 bornes et une facture que je n'ose même pas deviner pour avoir un tel remède...
De quel remède parlez-vous ?
B'en, de celui de ce soir... pour bien dormir, j'ai besoin de 3 GARDENAL, et donc, d'une femme à la maison qui arrête de me saboter de manière à ce que j'aie bien mes 3 GARDENAL au moment d'aller dormir...
C'est une déduction très spontanée, mais j'ai malgré tout un léger soucis quant à l'efficacité.
B'on je sais que c'est vous le toubib' alors je respecte votre avis. Mais bon, dormir comme ça, je ne demande rien de plus...
Je comprends, mais cette nuit, malgré votre conviction profonde, vous n'avez pas dormi...
VERSET 6
Ce soir, on lève le GARDENAL, on passe à un seul, comme inducteur de sommeil, je passerai personnellement la nuit à la clinique pour observer votre nuit. On en reparlera demain. Je ne vous souhaite pas une bonne nuit, ce serait cynique...
OK doc' mais j'vous dit, j'suis pas sûr que vous teniez l'idée du siècle. Puis, on va pas non plus jouer pendant des mois, avec ma femme, j'voulais pas être la curiosité des collègues, c'est pas pour devenir un rat de laboratoire chez vous...
VERSET 7
Catherine, deux DHBP en injectable... appelez le vigile, le garde du parking, et l'infirmier de garde du 3ème... Monique, tenez-vous prête et restez vigilante, si je vous en fais signe, déclenchez la procédure d'urgence, police, et ambulance de réanimation. Tout le monde reste calme, personne ne lui tourne le dos. Physiologiquement, même si cela est difficile à croire, il dort profondément. Il connait ma voix, je vous interdis de prononcer la moindre parole. Je serai le seul à lui parler.
Mais docteur, son visage... il perd beaucoup de sang... on ne peut pas perdre de temps...
Catherine, si vous ne voulez pas que votre visage ressemble rapidement au sien, faites-ce que je vous dit, et rien d'autre.
VERSET 8
Chris, son bras gauche, tenez-le bordel ! Patrick, les jambes... Catherine, DHBP, maintenant !! Mais oui, imbécile, à travers le pantalon, vous voulez notre mort ou quoi ?
VERSET 9
Docteur, je veux un avocat. Attacher les gens, même en taule on ne fait pas ça... expliquez-moi. Et puis non, détachez-moi... je rentre chez moi... un avocat ? Qu'est-ce que je raconte d'abord, un avocat, c'est vous qui allez en avoir besoin dés que je serai sorti...
Je vais être clair, je vous sais amateur de sport, je vous annonce donc le score façon match de football. Ou de boxe plutôt. Vigile, 1,97m, 108kg; un bras brisé en trois partie. Gardien de parking, 1,82m, 85kg; ablation d'un testicule. Infirmier de garde, 1,81m, 91kg; une oreille ciselée, trois côtes brisées, un incisive en moins. Infirmière, mon assistante depuis 12 ans, 1,61m, 55kg; en réanimation, triple dose de DHBP calculée sur votre poids, injecté directement dans la moëlle épinière sous la 5ème lombaire...
Et le psychiatre qui se tient fièrement devant moi, il a pas l'air trop courbaturé...
17 points de suture le long de l'abdomen... médicalement on dira ''éventration'', en ce qui concerne les événements de cette nuit, je parlerai plutôt de ''tentative d'éviscération''. J'ai eu beaucoup de chance. Monique, l'auxiliaire, a rapidement déclenché le plan d'urgence.
J'comprends pas bien... c'est moi qui aurait fait tout ça ? Et vous expliquez comment que je me réveille comme après une bonne sieste ? Et qu'en plus je m'sens super bien dans ma peau, sauf les poignets... c'est serré vos menottes...
Je n'ai pas d'explication quant au fait que vous vous sentiez si bien. D'autres à votre place seraient morts.
J'comprends pas ce que vous voulez dire...
Monique, amenez lui un mirroir...
VERSET 10
Il rit, à gorge déployée. Depuis qu'il s'est vu dans un mirroir, il rit. Et il a ce regard de contentement, comme si le mirroir lui avait fait preuve de son oeuvre, du fait qu'il était arrivé à ses fins. Il ne parle plus depuis des années. Aucun objet ne peut meubler sa cellule, d'un rien il fait un scalpel, un bistouri, avec lequel il précise son travail. Nous avons dû procéder à une ablation des ongles. Restent ses dents, il n'y a jamais touché, sinon, nous aurions dû les arracher également. Je n'ai pu le lier à aucun critère diagnostique de la psychiatrie moderne. Une sorte de décompensation subite et gravissime sur base de troubles du sommeil. Un nouveau syndrome, un cas unique, et heureusement. J'espère mon petit Paul, que, lorsque tu seras toi aussi psychiatre, tu ne devras jamais affronter un être tel que celui-ci, ce n'est pas de la psychiatrie, c'est de la boucherie.
EPILOGUE
Le corps humain est telle une terre glaise, qui ne demande qu'à être remodelée. Fais-en ton oeuvre et tu deviendras Dieu, celui qui créa tout être et toute chose. Redessine l'anatomie jusqu'à ce qu'elle reflète en tout point ton âme torturée. La torture et la mutilation sont une forme d'élévation car nul n'a le corps qui convient à son esprit. Ton sacerdoce est celui-ci : aide-les à ce que leur corps ne mente plus, à ce qu'il soit leur exact mirroir, et eux aussi s'élèveront...